Lodz post industrielle

Au XIXe siècle, on appelait Łódź « la terre promise », tant elle était la capitale de l’industrie textile polonaise : de nouvelles usines s’élevaient sur son territoire à un rythme impressionnant. Mais hélas, au début des années 1990, le déclin s’amorce et les industries ont cessé d’exister, en raison d’un bouleversement du marché et de la concurrence d’autres pays. Ayant conscience de l’atout potentiel de ces bâtiments post-industriels, les autorités de la ville se sont mis à la recherche d’investisseurs désireux de redonner vie aux anciens bâtiments d’usine.

Dans cet article je vais vous montrer quelques exemples de transformations réussies, que j’ai pu visiter lors de mon séjour en octobre 2023. Chaque lieu a sa personnalité propre, le point commun la plupart du temps est l’utilisation de briques rouges pour la construction des bâtiments, rappelant la ville de Manchester, à laquelle on compare souvent Łódź, mais aussi pour son riche passé industriel.

Nous allons découvrir les sites suivants dans ce blogpost :

  • Monopolis
  • Manufaktura
  • L’usine blanche
  • OFF Piotrkowska
  • Ksiezy Mlyn

L’usine du monopole de vodka se nomme désormais Monopolis, et faisait partie des plus récentes usines de la ville puisqu’elle a été construite en 1902. Ce n’est donc pas une activité textile qu’on retrouvait ici, mais bel et bien une distillerie, qui arrivait presque à la hauteur, en termes d’importance, des empires de Karol Scheibler ou d’ Izrael Poznański, couvrant presque 30 000 m². C’était en fait bien plus qu’une usine, puisqu’outre les locaux de travail, on y trouvait un centre pour des activités sociales et culturelles, ainsi qu’une crèche. La « Vodka Monopol Wódczany » a démarré petit, avec seulement quelques tables pour la mise en bouteilles et deux tables pour conditionner l’alcool dénaturé.

lodz monopolis pologne

lodz pologne usine vodka

Après quatre ans de travaux, le site a fait peau neuve et je trouve que c’est une réussite, grâce aux cabinets d’architectes Grupa5 Architekci et Lutomski. La majorité de l’espace a été reconvertie en bureaux, que je n’ai pas visités, mais on trouve aussi sur place des restaurants, cafés, avec terrasse, galerie d’art, spa, un théâtre (Scena Monopolis). Il est fort intéressant qu’un espace, certes réduit, a été consacré à l’histoire de l’usine de vodka qui occupait les lieux initialement.

lodz pologne monopolis

lodz vodka factory monopolis

Monopolis – à l’angle de Al. Piłsudskiego et ul. Kopcińskiego

L’une des reconversions les plus connues et populaires est sans conteste Manufaktura, ce pôle commercial et de loisirs qui a vu le jour en partie grâce à des investisseurs français de l’entreprise Apsys, à qui on a confié le projet (cédé depuis à un groupe allemand). C’est en 2006 que les habitants de la ville ont pu profiter de ce vaste complexe qui regroupe bon nombre de magasins (dont un immense Primark) mais aussi de nombreux restaurants et un cinéma.

portail entrée manufaktura lodz

Mais revenons en arrière … je vous ai déjà un peu parlé d’Izrael Kalmanowicz Poznański dans mon article Lodz côté culture … son palais, voisin de son usine, a été transformé en musée de la ville. Son père avait démarré sa carrière à la direction d’un magasin de produits artisanaux et d’épices, et fait construire le premier immeuble à deux étages. Une douzaine d’années plus tard, il a transmis l’entreprise familiale à son fils Izrael, qui a fait un excellent usage de toutes les opportunités qu’offrait Lodz à cette époque. Il acheta en 1871 les premiers terrains du côté ouest de la nouvelle ville, et commença à construire son propre « empire du coton ». Seulement un an plus tard, la première usine de tissage commençait à fonctionner, avec deux cents métiers à tisser mécaniques anglais alimentés par une machine à vapeur.

lodz manufaktura pologne

Au fil des années, l’usine s’est agrandie, avec des ateliers de tissage supplémentaires, une usine de blanchiment, une usine de finissage, une filature, sa propre usine à gaz et sa caserne de pompiers … la construction de son palais.

Chaque bâtiment avait son affectation propre … ici, le bâtiment de l’ancienne centrale électrique est devenu une cafétéria … les anciennes filatures ont laissé la place à un hôtel de luxe. Un projet est en cours pour réhabiliter les grands bâtiments qui hébergeaient les familles d’ouvriers.

lodz pologne manufaktura textile

À la fin de sa vie, Poznański était considéré comme l’un des industriels les plus riches du royaume, avec une fortune estimée à 11 millions de roubles. À sa mort, son fils Ignacy poursuivra l’agrandissement de l’usine et de la ville ouvrière qui l’entoure. Pendant la première guerre mondiale et l’entre-deux-guerres, l’activité était bien sûr réduite et ensuite l’usine fut nationalisée, et continua son activité sous le nom de « Poltex », fonctionnant à plein régime et fournissant des milliers d’emplois aux habitants de la ville. Comme je l’expliquais en préambule, les transformations politiques et la concurrence ont provoqué une crise dont l’usine de la rue Ogrodowa ne se remettra pas. Le complexe fut mis en liquidation et resta à l’abandon pendant plusieurs années. C’est l’économiste expérimenté (et par ailleurs président du conseil d’administration de Poltex) Mieczyslaw Michalski qui a eu cette idée géniale et trouvé des partenaires pour lui donner une nouvelle vie. Il n’a fallu finalement que trois ans de travaux pour transformer ce rêve en réalité.

Comme à Monopolis, on peut avoir un aperçu de l’ancienne vie de Manufaktura dans un petit musée : plan de l’immense usine, métiers à tisser qu’on peut voir fonctionner … contre un petit droit d’entrée vous pourrez faire un grand retour dans le passé au « Muzeum Fabryki » (dont l’entrée se trouve côté cinéma). Je vous conseille vivement d’aller y faire un tour, c’est très instructif.

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Manufaktura et Muzeum Fabryki – Manufaktura, Drewnowska 58 – Ouverture musée du mardi au dimanche de 10 h à 18 h – Tarif adulte 9 PLN

Je vous avais déjà montré l’usine blanche de Ludwik Geyer, dans mon article « Lodz côté culture« . On y trouve en effet maintenant le Centre National du Textile. Venu de Berlin, cet entrepreneur était l’un des pionniers industriels de l’époque, s’installant dans la partie sud de la rue Piotrkowska. Grâce à son travail, la première cheminée d’usine a été érigée à Lodz, et les métiers à tisser ont commencé à fonctionner à l’aide d’une machine à vapeur. Outre l’usine blanche, on trouvait de l’autre côté de la rue l’usine rouge, plusieurs villas et palais et encore aujourd’hui, le parc, avec des espèces végétales intéressantes.

ludwik geyer lodz usine

Franciszek Ramisch avait une usine cotonnière de filature et tissage prospère, qu’il avait fondée en 1879. Avec seulement dix employés, il arrivait à produire dix mille mouchoirs par an. Dix ans plus tard, il employait 70 ouvriers et il avait ajouté une centrale à vapeur pour fournir l’énergie nécessaire ainsi que plusieurs métiers à tisser mécanisés. Au fil des années le site a employé jusqu’à mille personnes, ce jusqu’à la première guerre mondiale, période sombre où les machines furent détruites. Ensuite, l’activité a repris sous la forme d’un partenariat, d’où le nom “Franciszek Ramisch Cotton Products Factory« . Mais le développement fut à nouveau contrarié par la deuxième guerre. Comme beaucoup de ses concurrents, la société s’est vu très affectée dès les années 1990, mais elle est restée active après la nationalisation sous le nom « Gen. Walter’s Cotton Industry Plant« , pour peu de temps. Après la fermeture, des bars asiatiques et petits marchands s’y installent progressivement.

C’est en 2011 que le projet de transformation a vu le jour, et cette ancienne usine s’est transformée en « OFF Piotrkowska« , un développement alternatif à usage mixte, où l’on retrouve des studios de créateurs indépendants (fashion designers, architectes …) , des cafés, des restaurants.

off piotrkowska lodz pologne

lodz OFF piotrkowska pologne

OFF Piotrkowska – Piotrkowska 138/140

En route vers Ksiezy Mlyn, je suis passée, rue Targowa, devant l’entrée impressionnante de l’usine Grohman ; la porte monumentale de style néo-gothique est remarquable avec ses deux piliers blancs qui ressemblent à ce qu’on pourrait prendre pour des barils. Celle-ci a été érigée en 1896 d’après les dessins de l’architecte de la ville Franciszek Chełmiński ; l’arc gothique repose en fait sur deux énormes bobines de fil, que des gens ont confondu avec des barils d’eau, d’où le nom Beczki Grohmana. Au sommet, les créneaux rappelle les fortifications médiévales, et sous l’arcade, le portail d’entrée à l’atelier de tissage est rectangulaire, en bois, avec, sur les côtés, des grilles décoratives de style Art Nouveau.

Henryk Grohman a développé les usines de son père Ludwik, qui lui-même les avaient héritées de son père Traugott. C’était un grand collectionneur d’art et d’objets anciens, comme par exemple un violon Guarneri et un Lauterbach Stradivarius, dont il jouait parfois.

porte filature grohman lodz

Sa villa, en photo ci-dessous, est toujours en rénovation, ce depuis pas mal de temps, et pas ouverte à la visite, il est assez incertain de connaître la date de sa prochaine ouverture. C’est un bel exemple de style Renaissance italienne, dessiné par Hilary Majewski, un architecte très en vogue à la fin du XIXe siècle. D’après les descriptions que j’ai pu lire, l’intérieur est très luxueusement aménagé, avec du marbre et différentes essences de bois … une bonne raison de revenir à Lodz quand elle sera enfin rénovée et prête à accueillir le public !

villa grohman lodz pologne

Villa Grohman – Tylna 9/11

Plus qu’une usine, Ksiezy Mlyn est en fait tout un quartier, c’est ce que je réalise en arrivant ici, au coeur de l’ancien empire des familles Scheibler et Grohman. Sur le site d’un ancien moulin appartenant au curé local, sur la rivière Jasień se déployait à la fin du XIXe siècle l’empire industriel du propriétaire de l’usine, Karol Scheibler, l’un des hommes les plus riches de Lodz. Autour d’une énorme filature de coton a été créé un domaine fonctionnel, une espèce de ville dans la ville : des maisons pour les ouvriers (appelées « familias« ), une école, des hôpitaux pour enfants et adultes, une caserne de pompiers, une usine à gaz et un magasin.  Dans l’ancienne filature (photo ci-dessous), des appartements style lofts haut de gamme ont été aménagés. Les autres bâtiments entre les rues Tymienieckiego, Przędzalniana et Fabryczna sont utilisés maintenant comme bureaux modernes et l’atmosphère particulière du lieu est source d’inspiration pour les artistes ou mêmes les réalisateurs de cinéma. Par exemple, les maisons d’ouvriers de Ksiezy Mlyn ont servi de décor à la mini-série « The Passing Bells » , une co-production britannico-polonaise. (BBC)

lodz post industrial

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En 1971, ce complexe urbain a été déclaré « Monument d’Architecture Industrielle ». En face, il ne faut pas manquer un petit musée fort intéressant, où sont reconstitués des lieux de vie d’ouvriers du XIXe siècle, avec des éléments d’époque, retrouvés sur place. Cent cinquante ans de vie et de travail à l’usine, sur ce qui était le plus grand site de filature du coton du royaume de Pologne, et même du monde, à l’époque.

lodz muzeum ksiezy mlyn

musee ksiezy mlyn lodz

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Muzeum Ksiezy Mlyn – Ksiezy Mlyn 2 – Ouvert du mardi au vendredi de 11 h à 16 h – le samedi et dimanche de 12 h à 17 h. Fermé le lundi.

J’ai pu voir les travaux en cours sur une autre partie du site, le futur « NOWA TKALNIA SCHEIBLERA », un immense projet de développement immobilier qui consiste à construire de nombreux appartements, mais pas seulement.

NOWA TKALNIA SCHEIBLERA LODZ

Ce sont tout d’abord les bâtiments de l’ancienne chaufferie et des machines, où seront créés des bureaux et des locaux de restauration, tout cela sur 15 000 m² ; le mur historique sera également restauré, entourant le bâtiment industriel nouvellement construit.

Voici les premiers éléments restaurés, sous le nom « FUZJA » ; les appartements, lofts de luxe respecteront l’héritage industriel en laissant quelques éléments de la structure métallique et l’équipement de l’usine témoins de l’histoire passée. Il s’agissait de la centrale électrique de l’usine, probablement dessinée par Paweł Rubensahm, qui était l’architecte préféré de l’industriel. Ici se trouvait également le bâtiment de blanchiment du coton.

Comme vous le voyez, devant celle-ci, se trouve un jardin baptisé « Anna« , en hommage à l’épouse de K. Scheibler. Il est accessible à tous, et parfois des évènements festifs s’y déroulent, au pied de l’immense cheminée. Après la seconde guerre mondiale, au cours de nombreuses années d’activité, le nom de l’usine a été modifié à plusieurs reprises : ZPB im. Joseph Staline, puis Défenseurs de la Paix, et enfin – ZPB.

annys gardens lodz pologne

On trouve aussi à Ksiezy Mlyn « l’usine de l’art » (Art Inkubator), un espace destiné à divers domaines de la créativité culturelle, du théâtre au cinéma en passant par la danse, la musique ou même les arts audiovisuels. Des locaux ont également été aménagés pour accueillir quelques ateliers ; c’est une excellente initiative car les artistes peuvent bénéficier d’un loyer très modéré pour s’y installer provisoirement.

art inkubator lodz pologne

lodz post industrielle

J’espère vous avoir donné envie de découvrir cette facette de la ville de Lodz, si intéressante !

Cet article fait suite à une invitation de l’Office National Polonais de Tourisme et de la ville de Lodz, mais je garde toute liberté éditoriale.

Office National Polonais de Tourisme
Site Web : https://www.pologne.travel/fr

Lodz Travel
Site Web : https://lodz.travel/fr/

3 commentaires

  1. 1

    Tu m’as rappelé de bons souvenirs avec ton article ! Et donné une raison supplémentaire de retourner à Łódź : Metropolis n’était pas encore ouvert. J’avais adoré cette ville. Quand on aime le patrimoine post-industriel, c’est la fiesta.

  2. 3

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